Pour la p'tite histoire...

Ecrivain Public / Chapitre 1 – Françoise, un cartable en héritage…

By mai 7, 2020 juin 2nd, 2020 No Comments
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Françoise s’est jetée à la mer. Elle était ma première cliente… Elle collectionnait les pirouettes de langage, les mots qui ripent, qui glissent, qui font volte-face, qui voguent au cul des bateaux, qui éclaboussent et réveillent les oreilles. Elle m’a offert son cartable, son filet à papillons et à mots rigolos. Elle a bien aiguisé mes antennes d’écrivain public. Trois p’tits tours et puis s’en vont, la voilà disparue à l’horizon.

HISTOIRE DE l’ÉCRITOIRE – Chapitre 1 

HISTOIRE DE l’ÉCRITOIRE – Chapitre 1 

Écrivain Public. Les mots apparaissent sur l’écran de l’ordinateur, dans cette pièce moquettée  et mansardée, sous les toits d’un immeuble de Rennes. Cabinet d’expertise en réorientation professionnelle… Aiguillée par Pôle Emploi, je suis enthousiaste et perplexe. Je sais que je tourne autour du pot depuis la fin de mes études. Le pot de l’écriture, des histoires et des autres. Et voilà qu’un métier existe et sort du chapeau de ce bilan de compétences… Mais aussi de la bouche de deux personnes différentes croisées cette même semaine. Pétrifiante coïncidence ? Ça fait tilt. Allons-y… Nous sommes en 2013. J’ai 27 ans. Je ne le sais pas encore, mais j’ai trouvé mon métier. C’est à Lorient que j’emménage alors, posant sur ma porte une plaque : Marie Fidel, écrivain public, sur rv.

HISTOIRE DE l’ÉCRITOIRE – Chapitre 1 

C’est le début et c’est la fin. Ça commence par les cendres. Les fleurs. La mer. Mokrane. Ses amis. Sa famille. Les larmes qui donnent mal à la tête quand elles tarissent le cerveau. Et l’impression que c’est pas digne d’elle. Cette cérémonie, là, c’est pas digne de Françoise. C’est ce que j’ai pensé à ce moment-là. C’est trop cru, c’est trop réel. Les bruits du bateau, le moteur, les visages, les peaux des personnes qui se recueillent, c’est trop réel. C’est trop dur. Criard.

En fait, l’histoire commence deux ans plus tôt, dans cette petite rue au cœur de Lorient, passage de la comédie. Sur le seuil de la porte de Françoise. Le cœur qui bat. C’est ma première cliente en tant qu’écrivain public et je flotte encore dans ce nouveau costume trop grand pour moi. Quelques jours plus tôt, mon téléphone avait sonné. Sa voix chantante avait surgi :
— Allo ? Je cherche un écrivain public. Pour mettre en forme mes histoires et les mettre sur l’ordinateur. J’ai trouvé votre nom dans les pages jaunes. C’est que j’ai des tas de petites histoires et dessins de ci et ça,  partout…

Ça promet ! Rendez-vous pris passage de la Comédie.

Je sonne. La porte s’ouvre. Enchantement. Oui, ça commence véritablement là. Ses yeux bleus, son rire, son piano. « Entrez, c’est par ici, suivez le guide ! ». Sa démarche bringuebalée par la joie et, ce que je ne sais pas encore, la maladie. Je la suis. Immédiatement conquise. Par son rire d’oiseau, sa malice, sa clairvoyance. Je pénètre un nouveau monde. Elle part dans tous les sens, me montre les photos des taches sur le sol qui dessinent des personnages, me charge les bras de pages griffonnées, d’anecdotes, de notes à la volée. Je repars le sac plein à craquer de trésors écrits ou dessinés de sa main. Le cœur tout aussi chargé de promesses de bons moments à venir. Un peu déboussolée quand même quant à la méthode à adopter. Heureuse d’avoir été choisie pour cette mission incroyable : conserver et tisser les trouvailles de Françoise. L’aider à façonner et publier son livre !

Ensuite, je me suis rendue chez elle presque chaque semaine. Nos rendez-vous avaient un goût de rituel. Célébration des mots, au menu : formules, révélation de sous et surentendus, mots tordus et tordants. J’aimais franchir la porte de la petite maison où elle avait ensuite emménagé, boulevard de l’eau courante. L’entendre rire et chanter. L’entendre bougonner contre son ordinateur qu’elle ne touchait surtout pas. L’entendre s’émerveiller des dernières lettres qu’elle avait reçues, des mots qu’elle avait cueillis, à la pharmacie, au marché, lors de ses flâneries lorientaises. Elle rayonnait d’une curiosité insatiable et de la joie débridée des enfants. Si bien que je ne voyais pas sa maladie. Je ne voyais pas sa souffrance. On oubliait tout lors de nos séances d’échange et d’écriture.

Souvent, il y avait du passage. Une amie, un voisin. Ce qui donnait lieu à des échanges heureux et impromptus. Mokrane, Francis, Gisèle, Marie-Jo, Béatrice, Delphine, Jean et Jean, Marie-Simone et Jacques, Catherine… tous bien au chaud sous son parapluie.

Parfois, on se promenait, quand son corps et Parkinson, « la maladie qui veut vous mettre au parking » voulaient bien lui lâcher la bride. Un jour, elle me présenta Jean, une rencontre assez stupéfiante qu’elle avait faite à Lorient, par hasard alors que leurs chemins s’étaient croisés lors de sa vie d’avant, en Dordogne. En montant dans l’ascenseur :

— C’est très marrant parce qu’il a un tableau dans son entrée qui le représente lui, en portrait avec un tee-shirt vert. Et en fait, tout l’étage, le palier et la porte de l’ascenseur sont assortis au vert de son tableau. Donc il a donné la couleur à tous les éléments de son étage.

— C’est fait exprès alors !

— Ben, c’est lui dicte la couleur de l’environnement. Il déteint.

— C’est un hasard…

— Justement c’est un hasard, mais un hasard commandé.

Françoise avait le don elle aussi de colorer son environnement. De faire sortir les tableaux de leurs gonds, leur donner une odeur. Inviter l’imaginaire à s’installer dans le réel, pour le révéler. Tout en disant  : « Moi je suis là j’ai aucun style, je fais des trucs qui ressemblent à ce que je fais, c’est-à-dire au jour le jour quoi, contrairement à Delacroix. »

Lors de nos promenades, elle scrutait chaque détail, donnant vie à une silhouette sur l’ombre du trottoir, à un oiseau dans la mousse… Et moi, j’aimais bien « écouter voir » ses histoires. Leur donner forme. Son premier livre Malentendus ? Bien entendu ! a été publié en 2016. Françoise s’est démenée pour le promouvoir. Elle continuait sa collecte de pépites, façon courrier des lecteurs :

« Il devrait être remboursé par la sécurité sociale, votre bouquin. Vous prenez les choses par le côté qui donne de la joie. » (Un libraire)

 

« Je préfère tes grandes histoires. Ta façon d’utiliser les mots me fait du bien. Tu choisis ceux qui correspondent à la vie. Tu en choisis un et pas celui d’à côté. C’est pareil quand tu parles. Ça me répare. » (C. Feu d’OR)

 

« Tu as l’art de transformer les gens que tu rencontres en personnalités uniques et qu’on aimerait aussi avoir comme amis et amies. Je t’embrasse affectueusement, M.P.S. Finalement, j’avais apporté à Paris ton bouquin et je l’ai laissé sur un banc, dans le parc Georges Brassens, pour qu’il fasse sourire d’autres lecteurs. La vie d’un livre se doit d’être aventureuse. Dans ce parc se tient une foire aux livres chaque dimanche matin. »

 

« Il le dit bien, Roland Fily, dans ta préface, il y a une histoire de cartable, là-dessous. Un cartable, c’est un coffre-fort pour un enfant. Il est lourd. Il lui est propre, personne ne vient y mettre le nez. Il contient les secrets et les rêves qui font vivre un enfant. Il est à lui. Il est sérieux, ce livre, très sérieux. » (Gisèle)

 

Je me souviens aussi très précisément du jour où Françoise a quitté cette terre. Une femme à la mer. Un choc brutal, une absence béante.

Le temps est passé. La souffrance a laissé place à la nostalgie. Mais bizarrement, Françoise n’est jamais partie. Elle était là, au retour des Cévennes, à travers ses cartes postales. Elle est là, dans la jolie enveloppe décorée qu’elle m’a laissée et dans laquelle je glisse toutes les petites phrases étonnantes que Liam prononce du haut de ses cinq ans. Elle est là, encore dans les tableaux qu’elle m’a donnés, qui s’accordent pile-poil avec ma vie. Les grandes oreilles, la roulotte, et le p’tit bonhomme et la p’tite bonne femme qui veillent sur leur maisonnée plantée dans un champ de blé. Là voilà aussi dans les conversations avec Marie-Jo, avec Gisèle, Catherine, toutes les personnes qui l’ont au chaud dans le cœur.

Et puis, il y a son cartable. Celui qu’elle m’a laissé. Qui cache de sages conseils pour toute la vie et une invitation. Poursuivre l’aventure. Je n’ai pas eu la force d’y répondre tout de suite. Sans elle, l’enchantement s’était fait la malle. Nattes en berne… Antennes brouillées.

Dans le petit mot que Françoise m’a laissé, solidement ficelé à la poignée du cartable, on peut lire :

« Tout le cartable est à remettre à Marie FIDEL, écrivain public, en l’état. Avec Monsieur Fily et Delphine Toussain, mes trois compagnons littérandos, elle en fera le plus gracieux usage. Aucun usage, si elle le souhaite. Un usage post-porté… aux calendes. »

Nous y voilà.

Trois ans plus tard, j’ai mis en forme et édité pour son cercle d’ami une édition très spéciale, intitulée Aux Calendes. Françoise étant libérée, ma plume pouvait alors prendre d’autres chemins et arrêter de tourner autour du pot. Me voilà plongée dans la confiture…

À SUIVRE

Marie Fidel

Marie Fidel

Rédactrice et écrivain public, j'ai créé l'écritoire de Marie en 2014. Cette fabrique à histoires raconte les villes, les quartiers, les associations, les entreprises et la vie des gens.